Il va sans dire qu’entre les bâtiments d’autrefois et les bâtiments de style moderne, il existe un grand fossé.
Je vais tacher de répondre (partiellement) à une question qu’on s’est tous déjà posé en voyant ça :

Pourquoi on ne fait plus que des bâtiments moches ?
L’influence des architectes du XXe siècle
Si vous connaissez quelque noms d’architectes, le premier (et le seul) qui vous viendra du siècle dernier est certainement le Corbusier.

Ce n’est pas sur lui que je vais m’attarder, mais vous avez effectivement raison : son influence sur l’architecture moderne est gigantesque.
Il a permis de réduire les temps de construction et de supprimer les contraintes de poids des étages supérieurs, certes, mais il nous a surtout imposé sa vision du style : un purisme absolu.
Mais connaissez-vous Adolf Loos ? Un architecte viennois ayant écrit Ornement et crime en 1908.
Ornement et crime est un manifeste s’opposant vivement aux tendances de l’époque, à savoir l’Art nouveau et l’éclectisme : des architectures riches en détails et en ornements sombtueux.
Selon Loos, l’ornement serait un excès et l’homme civilisé devrait privilégier le minimalisme, la pureté.

Pourquoi l’ornement est un crime ?
Selon Loos, l’architecture doit évoluer à l’instar de l’Homme. Selon lui, les hommes modernes tatoués sont souvent des criminels et des dégénérés. Il en conclut que « l’évolution de la culture est synonyme d’une disparition de l’ornement sur les objets d’usage ». Et oui : le tatouage est un ornement.
Bien sûr, sa rhétorique ne s’applique qu’aux autres : l’homme accusant les tatoués d’être des dégénérés était en fait un pédophile, ironie du sort.
Aussi l’ornement serait un crime car cela prend du temps de façon futile aux artisans (il fait l’analogie avec les brogues qui pourraient très bien être de simples oxford). Ainsi, il accuse l’ornement d’être un crime économique, mais aussi une sorte de résidu à abolir du passé (de la part d’un homme portant la cravate, qui est un accessoire ne revêtant aucune fonction utile).

Le béton : un nouveau standard
Vous ne vous êtes peut-être jamais fait cette réflexion, mais le béton s’est vite imposé comme un nouveau standard dans le secteur du bâtiment : peu cher, facile à produire et à utiliser, le béton revêt des avantages non négligeables.
Or, le béton pose quelque problèmes :
Jadis, on construisait principalement avec de la chaux, un matériaux qui nécessitait de prendre en compte la masse de la structure pour qu’elle ne s’écroule pas. Le béton (armé) a retiré cette contrainte : étant plus résistant au poids, il permet de créer de vastes surfaces planes sans avoir à bâtir des fondations traditionnelles (un RDC plus massif que les étages, des colonnes, des arches).
Ainsi, le béton va de pair avec l’architecture moderne : il incite à se passer des détails qui pouvaient faire le charme des bâtiments d’autrefois. Le béton a tendance à inciter les architectes à proposer des architectures lisses, car cela convient bien à ses caractéristiques.
Outre cela, le béton peut être produit en grande quantité rapidement, ce qui a développé un marché consumériste jamais vu précédemment. Avec des périodes comme la seconde moitié du XXe siècle, de nombreux HLM au style brutaliste et moderne sont construits en France. Cela fut bien sûr nécessaire afin de répondre à une crise du logement.
Enfin, le béton dispose d’une durée de vie moindre : on estime qu’un bâtiment en béton armé peut durer 50 ans avant de devoir nécessiter une destruction ou une rénovation : c’est beaucoup à échelle humaine, mais cela a un énorme impact sur le coût de reconstruction et de démolition. Ainsi, le béton inciterait les constructeurs à bâtir des bâtiments lisses, polyvalents et peu esthétiques car de toutes manières : ils pourraient avoir plusieurs usages de part leur aspect polyvalent (lisse), et ils ne sont pas là pour durer. C’est une philosophie qui semble pourtant bien loin de la philosophie écologique actuelle…

Le Beau : subjectif ?
Le grand public peut trouver certains quartiers moches, mais qui décide de la construction et du style ? Les architectes, les constructeurs et les maîtres d’oeuvre, les mairies.
En tant que particulier, vous pouvez décider de l’architecture de votre maison en cas de rénovations importantes ou de construction, mais vous ne décidez pas de l’allure d’une ZUP, d’une ZAC ou d’un immeuble.
Cette décision revenant à une minorité de personne ayant entre leur main l’héritage architectural de personnes comme Loos ou Le Corbusier et des contraintes de temps, d’argent et d’espace les poussant à se tourner vers des solutions rentables comme le béton, le Beau ne prime plus dans les questions architecturales actuelles.
Il en va de même des philosophes : le Beau n’est plus considéré comme objectif, comme pouvaient l’entendre jadis les Grecs. Le Beau serait subjectif selon les philosophes des Lumières. Et cette morale nihiliste du « tout est relatif » transpire dans les pores de la société actuelle.
En laissant tomber le Beau, on laisse aussi tomber l’attractivité d’une ville, le bien-être général, le tourisme…
Bien sûr, on peut trouver que l’architecture moderne ou brutaliste est belle, mais là n’est pas sa vocation. Là où l’architecture classique cherchait l’harmonie, la beauté, l’architecture moderne recherche la pureté, la polyvalence.
Les plus taquins diront que l’architecture a perdu en caractère tout comme ses consommateurs, rendant le monde plus fade, gris et monotone.
A vous de vous positionner désormais : êtes-vous partisan d’un monde où l’on rejette la notion de Beau ?


